Vendredi 3 juin 2005

 

 

Un esprit sain ...

"La maladie du siècle n'est pas dans le corps. Le corps est malade parce que l'âme est malade. C'est elle qu'il fallait, qu'il faudra coûte que coûte guérir et revivifier. La vraie, la grande révolution à faire est là. Révolution spirituelle... Ou faillite du siècle.
Le salut du monde est dans la volonté des âmes qui croient."

Léon DEGRELLE, L'Agonie du siècle.



... dans un corps sain.

Le mal est dans l'oubli du corps. Oui, en France, l'homme a lentement oublié son corps. La civilisation française a cessé d'être fondée sur le sens du corps.Que peut devenir l'esprit, privé de son corps ? Que deviennent les vertus de l'esprit quand se tarissent les vertus du corps ?
Pour bien faire comprendre cette longue désaffection, il faudrait la montrer dans toute l'Europe et non pas seulement en France ; il faudrait la rattacher à la pesanteur fatale de toute civilisation. La civilisation fixe l'homme dans la ville, le maintient loin de la campagne, de la nature, l'englue dans les facilités de la paix ; elle assoit son corps, le réduisant à être un vêtement, une défroque jetée sur un fauteuil. Mais il n'y a pas ici place pour une telle montre ; et d'ailleurs il y a en France quelque chose de particulier dans cette désaffection, un excès et un raffinement extraordinaires qui demandent une dénonciation urgente. Car la France s'attarde dans cette désaffection alors que les autres peuples s'en arrachent par le sport médité, établi comme institution fondamentale dans leur vie sociale et politique, comme inspiration dans leur philosophie collective. Ce qui prouve que la civilisation peut réagir contre la civilisation. C'est un sujet d'étonnement et de scandale que de voir, à partir du XVIIIe siècle, le Français négliger d'autant plus le corps qu'il parle plus de la raison et de la nature.

L'ami de la raison devient rationaliste, l'ami de l'intelligence devient intellectualiste, l'ami de la nature n'est point un sérieux disciple de Rousseau. Le même homme qui défend le corps contre le christianisme le néglige pratiquement presque autant que le peut faire un moine.
Certes, il prône et exerce la liberté sexuelle du corps. Mais le sexe n'est point tout le corps. Et qu'est-ce que le sexe dans un corps abandonné ? Quelle source de laideur, de ridicule et de déconvenue !
Quand on pense à toutes ces générations d'amants cagneux qui ont osé exhiber leur nudité dans les lits de la galanterie au XIXe siècle, quand on pense à Baudelaire ou Zola sans chemise, on trouve soudain à l'horrible notion chrétienne du péché sa raison d'être (à supposer qu'on ne lui en ait pas déjà trouvé d'autres plus profondes).
Ces libidineux exaspérés et toussoteurs, c'étaient les enfants exaspérés du rationalisme, de l'intellectualisme.
Les bonshommes du rationalisme avaient isolé une fonction dans le corps et rejeté toutes les autres. Alors que, somme toute, l'Église, contre laquelle ils se haussaient en redresseurs de torts, n'avait jamais osé jeter franchement l'interdit sur ces autres fonctions. Durant des siècles, elle s'était accommodée tant bien que mal des beautés du guerrier, de l'athlète dans le guerrier.
Mais nos hommes de la ville et de la « raison » se détournèrent avec un ridicule dédain de la beauté et de la noblesse du corps. Revanche du roturier ? Ah ne dites jamais cela, car songez que tout autant que le chevalier, le paysan et l'ouvrier sont destitués de leurs vertus corporelles et manuelles par l'affreuse condition du citadin au siècle dernier - hélas, de toute part subsistante en France en plein milieu de ce siècle-ci. .
Certes, les zélateurs de la raison au XVIIIe siècle ne sont pas conscients du mal qu'ils vont faire. Un Diderot, plein de santé, aurait horreur des générations d'intellectuels négligés qui descendront de sa lettre et non de son esprit. Bien mieux, un Rousseau, venu de la Suisse montagnarde, réagit contre le mal avant même qu'il se soit développé. Mais je soupçonne Voltaire de n'aimer guère le corps. S'il y cajole avec des doigts secs l'amour il y craint la violence, la guerre.
Au XIXe siècle, le mal s'étale sans pudeur, sans retenue, avec une jactance démoniaque.
Les écrivains du XIXe siècle ont décrit un type d'homme monstrueux, atrocement coupé de l'animalité de la nature, tarissant donc les sources ou les appuis de l'âme. On pourrait écrire (j'ai essayé de le faire pendant la guerre, sentant le mal près d'éclater, dans un essai Vol d’oiseau sur la littérature française, que je publierai bientôt) en s’appuyant sur la physiologie des temps romanesques une histoire de cette rapide dégénérescence des mœurs françaises. Le Lucien Lambert de Balzac se consume dans une vie abstraite qui lui fait engendrer le héros absolument déshumanisé du Disciple de Bourget. Et puis, ce sont les personnages d'A vau-l'eau ou de Là-bas de Huysmans et de Sous l’œil des Barbares de Barrès. Ces êtres-Ià ne sont plus des êtres, ce sont des entités spécieuses et grimaçantes qui esquissent avec des pattes de mouches la danse de la mort autour de ce gros Bouddha adipeux de Renan, en qui, vu sous cet angle, se rencontrent les deux destructions, celles du christianisme abandonné à sa pente ascétique et celles du rationalisme, de l'intellectualisme tout captés par la spirale de l'immobile.
Ce n'est point hasard que les docteurs chrétiens de la fin du XIXe siècle, qui ont réagi contre le rationalisme et avec les symbolistes rénové la vie spirituelle et poétique, étaient tous physiquement de solides gaillards : du moins en était-il ainsi de Bloy et de Barbey, de Claudel et de Péguy. Rimbaud s'est révélé en Afrique un dur a cuire et Verlaine, sauf l'alcool et la vérole, était bâti à chaux et à sable. Ce n'est point hasard, car on ne peut avoir le sens de l'âme sans avoir le sens du corps, ni le sens du corps sans avoir le sens de l'âme. Ce qui ne veut pas dire qu'un vulgaire sportif puisse comprendre l'âme, car le sport courant - non discipliné, non compris comme institution, comme fonction sacrée - le sport courant avec ses imbéciles performances, sa concurrence mercantile est une ignoble hérésie qui va de pair avec tous les bas délires de la « grande presse », de la radio et du cinéma.
Les chrétiens, quand ils gardent ou retrouvent le sens de l'âme, ne sont jamais loin du corps. C'est pourquoi en France les premiers centres, Je crois bien, d'inculcation sportive furent des collèges catholiques, ou certains milieux de bourgeoisie protestante. Et le scoutisme, catholique ou protestant, fut la seule discipline, la seule régularité connue par la jeunesse française, totalement abandonnée par des maîtres rationalistes et démocrates et vouée ainsi par eux à la défaite militaire (un général podagre ne peut mener à la victoire une troupe de chétifs et d'alcooliques).
On se demande à quoi perdent leur temps les historiens qui nous recommencent cinquante fois l'histoire de Napoléon, mais ne songent jamais à nous écrire une histoire des mœurs, par exemple une histoire de la naissance ou de la renaissance des Jeux et des Exercices du XIXe siècle. On croit que tout vient de l'Angleterre, mais l'Angleterre a puisé la théorie du sport chez certains pédagogues suisses, allemands et italiens, dont Rousseau ne fut que l'illustration.
Dans toute l'histoire de ce mouvement sauveur de l'humanité européenne, nos universités, notre École NormaIe, notre Institut brillèrent par leur absence - confinés, tout anticléricaux qu'ils étaient, dans la tradition des bonnets carrés de la vieille Sorbonne, lesquels faisaient horreur déjà à Rabelais, à Montaigne et à Ronsard, férus d'un humanisme viril et chevaleresque.
Que de sources la France a laissées tarir, de sources autrefois si bien jaillissantes dans son terroir. Le moyen âge, hors l'ascétisme et ses couvents, comprenait le corps avec l'esprit.

Pierre DRIEU LA ROCHELLE
Par Mérovée - Publié dans : Reflexions
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